Festival Résistances, festival humain PDF Imprimer Envoyer
culture cinéma
Jeudi, 21 Juillet 2011 15:58

Gaël, stagiaire chez les Zooms Verts en juillet-août 2011, s'est rendu au festival Résistances, qui a eu lieu en Ariège, à Foix, du 8 au 16 Juillet 2011. Après une semaine intense, riche de rencontres et de projections de films, il nous en livre son récit. Bonne lecture !


affiche2011petiteQuel point commun y a t-il entre un Maya du Guatemala, un ouvrier français du début des années 70 et un paranoïaque soigné en hôpital psychiatrique?

Il est évidemment difficile de rapprocher ces trois sujets. Pourtant à y regarder de plus près on se rend très vite compte qu'aussi différents soient ils, ces trois individus sont les vicitmes d'un seul et même bourreau, d'un seul et même système.

C'est ce que nous permet d'entrevoir le festival « résistances » à travers quatre thématiques : justice de classe, vieillesse et tabou, croissance et décroissance et ruée sur l'or vert. Cette programmation très éclectique pose un constat accablant, alarmant. Où que l'on regarde, les victimes du système néolibéral sont partout et elles sont très souvent sans défense, sans voix. Grâce aux travaux des réalisateurs regroupés dans un seul et même endroit, une tribune leur est donnée.

 

 

 

Malgré ses quinze ans d'existence il semble que le festival ne soit jamais si bien « tombé ». Entre les révolutions arabes, les manifestations qui s'étendent au sud de l'europe et la crise qui n'en finit pas, de répliques en répliques de saper le moral des populations, ces dix jours d'été offrent une synthèse aussi passionante que déprimante. Une programmation de plus d'une centaine de films que l'on peut voir ou revoir, la présence de nombreux réalisateurs et la tenue de débats quotidiens ne laissent aucun répit au public le plus assidu. Il devient difficile de s'y retrouver et parfois même de respirer devant la réalité, parfois montrée crument, et la chaleur étouffante qui règne dans les deux salles du centre culturel de Foix. Du « Président », récit de la dernière campagne de l'inénarable Georges Fraîche, à l'art de vieillir, superbe documentaire de J-M Raynaud sur les bienfaits d'une vieillesse épanouie, en passant par les Molex, le récit du krach de 1929 et la projection d' »Inside Job », documentaire de Charles Ferguson sur la crise de 2008, il 'y en avait vraiment pour tous les goûts. On passe aisément de l'amusement à la colère, de l'attendrissement à la pitié. Et dans tous les cas on ne reste pas indifférents.

 

Le premier documentaire que j'ai pu voir m'a surpris et décontenancé. Valvert, institution psychiatrique marseillaise connue pour ses méthodes expérimentales soucieuses de rester proches des patients, se retrouve au coeur des réformes du monde de la santé. La réalisatrice Valérie Mrejen surprend autant qu'elle touche. On comprend vite qu'on aura pas affaire à une salve de témoignages d'un personnel médical éprouvé, déprimé qui tente de faire son boulot. Les aides soignants, les médecins sont bien présent dans le film. Mais leur message passe grâce à une caméra témoin qui se ballade au milieu des patients ou plutôt qui attend et qui surprend des scènes de vie. Disputes, silences mais aussi sketches et amusements. Des personnages entiers, à vif, broyés par le monde et qui n'ont comme dernier rempart qu'une structure hospitalière fragile et un personnel dévoué. L'équilibre est ténu et n'est maintenu que par la volonté de lutter contre une logique de rentabilité symbolisée à Valvert par une administration absente du film. Des hitoires sont racontées des anecdotes, des larmes. Jamais de voyeurisme, de délires ou d'accés de violence, choses vues maintes et maintes fois dans des dilms dédiés à ce sujet. La réalisatrice nous fait partager son point de vue, à son rythme, c'est à dire lentement, la plus grande partie du film. On peut ainsi se familiariser en douceur avec un univers inconnu. Filmé en 35mm l'esthétique du film est très poussée ce qui contraste nettement avec le délabrement de certains patients et du système hospitalier dans son ensemble. On pourrait se dire que l'auteur fait du beau avec du laid, que le sujet est prétexte et la forme souveraine. Ce n'est nullement le cas : il s'agit ici, une fois de plus, d'arrondir les angles, de montrer mais pas de choquer. Et on ressort de ce film apaisé et mal à l'aise de l'être. Le contenu est là, tapi quelque part, et la qualité formelle du film l'enrobe afin de mieux servir son message et de nous offrir une digestion plus aisée.

 

De la belle ouvrage de Maurice Failevic ouvre une autre porte et une autre nuance. Début des années 70. un homme d'une trentaine d'années, Jean, opère comme ouvrier qualifié dans une grande usine fabriquant des pièces de camion. Sa tâche est ardue, requiert un grand savoir-faire mais sa compétence est reconnue de tous. Il est délégué syndical dans son atelier. Une jeune étudiante gauchiste cherche des ouvriers afin de recueillir leurs témoignages. Elle sera le point de vue extèrieur au monde ouvrier. Le reste du film se passe en huis clos, tantôt dans l'appartement de l'ouvrier tantôt à l'usine. Rien ne semble pouvoir perturbé le travail exigeant de cet ouvrier jusqu'au jour ou une machine débarque dans l'atelier: elle fabriquera désormais les pièces réalisées par Jean, réduisant ce dernier à des tâches d'entretien et de vérifications.

L'homme face à la machine. L'homme face à la modernité. Ces sujets ne sont pas très nouveaux et ont été traités sous toutes les formes. Mais le film de Maurice Failevic apporte une pierre non négligeable à l'édifice. Cette oeuvre, intervenant quelques mois seulement après les évènements de 68, montre un aspect révélateur de l'époque: la mort d'une certaine classe ouvrière travaillant encore de façon artisanale. Les machines supplantent les hommes, les élites administratives et décisionnaires se coupent des travailleurs et des ateliers où la valeur est réellement créée et l'on voit se désagréger l'ouvrier sous les coups de la deuxième révolutioin industrielle. C'est un mal insidieux et rampant qui ronge le protagoniste, comme un train qui déraillerait lentement. C'est un processus de destruction qui est en marche et qui ôte petit à petit à Jean son identité sociale, son identité de classe. Il va même jusqu'à perdre de vue sa famille, sombrer en plein naufrage individuel avant qu'il ne soit collectif. Que faire lorsqu'on se sent de plus en plus inutile, lorsqu'on est vidé de sa substance ? Il ne reste à Jean que la dépression et l'insomnie. Il ne sera sauvé que par une convalescence campagnarde, un retour à la terre symbole d'un monde simple et salvateur.

Ce film, sans être prophétique, montre avec acuité la métamorphose du vieux monde industriel en quelque d'inhumain, un productivisme à outrance qui place l'idée de profit au dessus de tout le reste. Le dieu argent est la valeur suprême, le veau d'or n'est plus une idole honteuse mais assumée, revendiquée.

Enfin il est impossible de ne pas mentionner la scène où la jeune étudiante invite Jean à rencontrer ses camarades. On y fait maladroitement le procès de la classe ouvrière : les prolétaires se sont perdus dans les méandres de la consommation capitaliste et ne sont plus intéressés que par le frigidaire dernier cri et le PMU. Un dialogue de sourd s'installe entre les deux parties. Les étudiants veulent retrouver un prolétariat fantasmée marxisant quand Jean clame le droit au confort pour lui même et ses collègues. Une façon un peu gag de remettre en perspective les évènements de 68.

 

Guatemala. Petit pays d'Amérique centralepauvre et pillé par les multi nationales pétrolières. Pillé est un faible mot. Dans ce documentaire, l'essence de la terre de Philipe Goyvaertz, on donne la parole aux autochtones qu'ils soient exploiteurs ou exploités. Les protagonistes sont des indigènes, des paysans méprisés par la population citadine, les autorités et les compagnies pétrolières. Le film décrit le processus d'expropriation, d'esclavage et de saccage de la terre.

Un paysan pauvre se laisse convaincre qu'il doit vendre sa terre pour une vie meilleure et de nouvelles possibilités de travail pour la population. Son voisin fait de même ainsi que son voisin, etc. des villages et des immenses parcelles de terres sont ainsi cédés pour une bouchée de pain et la descente aux enfers commence. Les cultures et les arbres sont rasées afin de planter de la canne à sucre ou de la palme africaine. Un seul but : la production de masse d'agrocarburants qui auront pour destination principale les Etats-Unis. Le quotidien du Maya est alors chamboulé. Le maigre pécule tiré de la vente ne suffit pas à nourrir sa famille. Il est contraint de rejoindre les cohortes d'ouvriers dans les plantations alentours. Des journées de 12 heures en moyenne pour un salaire misérable, des conditions de travail à faire pâlir les mineurs de Germinal et à la moindre protestation c'est le licenciement sans prime et sans indémnités cela va sans dire. Un véritable eldorado pour les compagnies pétrolières: le patron est roi, aucun compte à rendre, des autorités complices. On voit les mayas faire la queue en ville, les jours de paye, sous une pluie battante devant un individu qui nous explique que les indigènes sont des bêtes de somme et les plantations sont une bénédiction pour ses paysans illettrés. Non contentes de détruire les cultures qui permettaient aux mayas de vivre les usines vomissent un flot toxique dans les rivières, véritables fosses sceptiques à ciel ouvert. La biodiversité a cédé la place à un marécage.

Dans ce contexte insupportable des locaux tentent de résister à l'irrésistible. Ils sillonent les campagnes pour recueillir des témoignages, pour avertir les paysans du danger et les encourager à ne pas vendre leurs terres. On essaiera de retenir cet animateur d'une radio locale au sourire jaune qui tente la lutte et l'insouciance comme dernier rempart face au cynisme.

 

Avec ces trois exemples qui illustrent bien la diversité du festival, on a trois réalités différentes pour des conséquences similaires: une population exsangue, fatiguée de lutter contre l'invisible et en proie à un stress viscéralement ancré devenu un mode de vie. Une précarité que l'on cultive, l'humain saccagé par une ploutocratie toujours plus puissante et qui, tel un ogre, ne semble jamais rassasiée et au contraire prête à faire de nouvelles victimes.

Même si le constat est alarmant le festival Résistances donne l'occasion à ces « voiceless » d'être vus et entendus. Il nous donne aussi l'agréable sensation qu'en sourdine, et dans le plus grand anonymat, une partie grandissante de la population est en alerte, mobilisée à différents degrés selon des problématiques locales. Voilà pourquoi ce genre de rassemblement est absolument indispensable.

 
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